La Rencontre

    Nous nous sommes rencontrés un matin. Il se rendait à son travail comme tous les matins, comme beaucoup de gens sur cette planète. Malheureusement moi je n’avais pas cette chance. Je me trouvais dans le bus ce matin là par hasard. Un réveil inopiné par un marteau piqueur vers les huit heures. S’en était suivi quelques quarts d’heures après l’évacuation des dortoirs pour cause de fuite de gaz dans le quartier. L’avantage avait été que le bruit des marteaux piqueurs avaient cessés. Pour une fois je ne maudirais pas les ingénieurs en travaux publics, ces êtres surdoués, qui envoient leurs sbires encasqués attaquer un pauvre morceau de trottoir ou de rue sans prendre la peine de consulter les plans des canalisations. Il fait bon de suivre des études, mais parfois certains devraient s’abstenir de céder à cette tentation.

    Nous n’avions pas pu rester sur le trottoir en attendant, les pompiers avaient voulu évacuer tout le quartier par sécurité. J’avais eu le temps d’enfiler un pantalon, celui d’hier, un tee-shirt, aussi de la veille, et mon sac à dos, sans vérifier ce qu’il contenait. En sept minutes, énervé par les marteaux piqueurs et pas réveillé, c’était un joli exploit. J’aurais pu être en slip dans le métro ce jour là. Mais fort de cette réussite matinale construite sur les ruines de mon lever, j’avais décidé de prendre le bus. Pour aller où. Je ne savais pas. Le foyer nous fournissait des tickets gratuits pour la semaine. Ils avaient réussi à les avoir par la mairie qui ne les donnaient qu’aux vrais chômeurs qui cherchent du travail. Pas à ceux qui ne font rien, aux profiteurs de la société comme j’avais déjà entendu. Celui qui peut profiter de la société sans pouvoir supporter ne serait-ce que son reflet dans une vitrine et qui préfère manger dans une poubelle plutôt que de demander de l’aide, et bien il doit avoir une drôle de vie. Moi je n’arrive pas à supporter mon reflet dans une vitre. Peut-être si j’avais mangé dans une poubelle aurais-je profité plus de la société. Allez-savoir, cela dépend de la poubelle sûrement.

    Le bus m’avait conduit vers la gare, où j’avais décidé de prendre une correspondance direction centre ville. Le foyer était assez loin du centre. Nous n’avons plus de locaux disponibles eu centre avait-on dit lors de la création du foyer par les bonnes soeurs. Quand vous entendez une mère ou une soeur supérieure, je ne sais, enfin une gradée, dire à chaque élu qu’elle croise qu’accepter dieu en centre ville mais pas ses oubliés, c’est un scandale digne du moyen age. Et bien les bonnes soeurs vous les trouvez quand même sympathiques. Bien que religieuses, personne n’est parfait, les soeurs du foyer étaient les seules à se battre pour nous faire retrouver une dignité perdue. Pourquoi, dans quel but ? Gagner un paradis me direz-vous. Sûrement. Mais ce n’est qu’une excuse. Une excuse pour ne pas montrer qu’elles sont les seules à penser à l’autre avant elle même.

    Le centre regorgeait de vie, d’agitation, de gens. Enfin des personnes normales, des personnes qui ont un travail, qui ont une femme, un mari, des enfants, un toit, de quoi manger, de quoi faire les magasins car on a envie de se faire plaisir. Tout ça que je n’avais plus. C’était un peu ma journée au parc d’attraction, une journée pour rêver m’étais-je dis sur le chemin perdu dans mes pensées. C’est là qu’il m’a bousculé. Devrais-je dire renversé voire marché dessus plutôt. Il est rentré en trombe dans le bus lorsque les portes étaient à moitié fermées. On aurait dit un avion qui fait un quart de tour sur le côté pour passer dans un canyon. Malheureusement à la sortie du canyon se trouvait ma personne. Les portes se sont refermées sur sa jambe gauche et j’ai reçu sa sacoche, son parapluie puis finalement sa tête dans le ventre.

    Sous le choc plus surprenant que violent, j’ai eu le souffle coupé et suis tombé à terre l’espace d’un moment. Lui était allongé de tout son long en travers du bus. Les gens s’étaient un peu approché pour demander qui si j’allais bien et qui si le monsieur n’était pas mort selon une vieille dame. Non madame, mais vous inquiétez pas, cela va vous arriver, pas d’impatience mal placée. J’ai quand même du me lever tout seul. Je devais pas être assez amoché pour que l’on ose me toucher ou m’approcher. Lui était toujours allongé et était-ce ma proximité, personne n’osait le toucher non plus. Même le bus continuait à rouler avec sa jambe dans les portes. Avec tout cela, c’est l’arrêt suivant qui l’avait libéré et fait reprendre ses esprits.

    Je l’ai aidé à se redresser, à vérifier s’il allait bien et lui demander comment il se sentait surtout. Mais je n’ai pas eu de réponse, seul un regard perdu et mortifié. Comme si le monde était déjà mort et qu’il n’avait pu le sauver. Je l’ai donc rassuré sur mon sort, mais j’avais surestimé l’inquiétude que je pouvais causer aux gens. Il ne s’inquiétait que pour sa réunion.

    J’ai eu droit à la longue litanie du travailleur oppressé qui ne se lamente pas mais qui ne voie que l’oppression du monde et qui surtout fait tout pour s’y plier. Et quand il ne peut s’y plier, il va la chercher. Son chef de service, il aurait pas fait un pli avec moi, une remarque sur mon retard ou ma tenue négligée et il aurait valsé avec excuses à la clef. Pauvre monsieur. Même pas vieux en plus. Pendant une seconde je me suis surpris à le plaindre, à me trouver mieux à ma place. Un excès de compassion sans doute. Chacun est libre, libre de ses choix. Que la vie nous joue des tours, je suis le premier à le revendiquer, bien que cela n’excuse pas tout. Mais notre vie, c’est nous, notre choix, nos choix. Si je suis au foyer, j’en ai subi une partie mais choisie une autre, pas grande je vous l’accorde. Mais lui, il a choisi la plus grande partie. Alors suite à mon excès de compassion, j’ai eu une poussée de colère. De toute façon il continuait à me parler. Comme si le fait de m’avoir heurté, lui donner le droit de s’épancher de ses malheurs et de sa triste vie sur moi. Il aurait réussi son entrée, il ne m’aurait même pas remarqué.

    J’écoutais d’une oreille. Errer comme un loup solitaire, et l’expression n’est pas surfaite, dans tous les sens du terme, ça vous développe heureusement une protection. Une sorte de couche imperméable, asociale. Ma pique de colère était passée. Je n’allai pas l’insulter alors que je n’avais pas acquiescé à ses plaintes. Balle au centre. Mais c’est là où sorti tout d’un coup de son long monologue, il m’a compris. Il a réalisé à qui il parlait. J’ai bien vu l’esquisse discrète de sa surprise et sa gène mêlée un court instant. Mais son visage tellement habitué à absorber ses émotions que cela ne se voyait pas. Je m’y attendais finalement plus que ne l’avais vu sur son visage.

    Au début il a eu une interrogation sur comment enchaîner, quoi dire par la suite. Mais je ne sais comment, sûrement était-il vraiment perdu ce monsieur, il me l’a proposé. Et là c’est moi qui ai eu du mal et ça s’est vu. Moi je n’avais pas son habitude, passé la surprise, j’ai éclaté de rire. Pourquoi, avec le recul je ne sais plus trop. Parce-que c’était impensable, Irréalisable et surtout pourquoi ferait-il cela. Je ne voulais y croire secrètement. C’est moi qui avait eu peur sur ce coup là. Peur de ce que je pourrais faire avec sa vie. Fini les errances, les vitres et les bonnes soeurs. Bonjour les chefs de services aurais-je du penser en rigolant. Et lui que ferait-il si je prenais sa place. Il irait au foyer ? Il ne tiendrait pas deux jours. Il faudrait trois bonnes soeurs pour s’occuper de lui seul. Il ferait pas une dépression là bas, mais un vrai bon suicide.

    Non je ne savais que dire à part rire un bon coup et assez fort, histoire de couper court à la discussion. Que j’aille enfin faire mon tour au parc d’attraction et je rentrerais le soir les yeux plein d’images et la tête pleine de rêves. D’un autre côté, j’avais déjà commencé une attraction en quelque sorte. Mais elle ne me plaisait plus guère, un début de mal au coeur. Trop violent dès l’arrivée. Mais il n’a pas voulu me lâcher comme ça.

    Après lui avoir ri au nez, je me suis excusé et suis descendu à l’arrêt suivant. Je ne savais pas où cela était, mais on était en ville et je devais me débarrasser de lui. Le problème c’est qu’il m’a suivi. Arguant en première défense qu’il descendait là aussi. Il savait bien que cela été faux, mais j’étais rentré dans le doux jeu du non-dit qui se sait. Je venais de me faire percer ma carapace par un petit jeune homme en cravate. Je devais vieillir.

    Il m’a suivi encore sur le trottoir. Je traversais, il traversait. Ce nouveau jeu à duré cinq bonnes minutes. Lui rabattait sa proposition et moi l’invitait à aller à sa réunion avant de se faire virer. J’aurais du me douter que la peur du chef qui ne marchait plus était le symptôme que quelque chose s’était cassé en lui. Pour le calmer, je lui ai proposé que l’on s’asseye à une terrasse de café, que l’on discute calmement. J’espérais par la raison cette fois-ci le faire revenir à la surface avant qu’il ne soit trop tard. Nous avons pris un café et cela a du être le regard du serveur quand j’ai sorti ma pièce pour payer mon café qui a tout déclenché.

    Pourquoi pas.

    Et là à nouveau la surprise. Plus marquée par contre que la précédente, il n’escomptait pas me rallier à sa cause je pense. Il devait en fait tenter de me convaincre pour échapper à son réel. La fuite en avant du petit jeune homme était finie. Il m’a demandé comment et je lui ai retourné la question. C’est lui qui avait proposé l’inversion. Il devait apporter la solution à ce qu’il proposait.

    Il n’a hésité que quelques secondes. Il m’a dit de prendre soin de sa femme, qu’elle était trop merveilleuse pour lui faire du mal et de faire de même avec son fils. A cela il a ajouté de ne jamais, ô grand jamais et pour aucune raison aucune lui dire qui j’étais réellement et ce quel son vrai mari était devenu. C’était les deux seules conditions. Il me dit que je saurais mieux les rendre heureux que lui, qu’il n’arrivait pas à vivre cette vie. Trop dure, pas assez préparé. Mauvais choix.

    J’ai voulu lui aussi le mettre en garde sur certaines personnes du foyer, faire attention à ses affaires pendant la douche, lui donner le nom des bonnes soeurs, celles qui étaient plus attentives que les autres. Mais il n’a rien voulu savoir. Il m’a dit que je ne comprenait rien.

    On se soucierait de la disparition d’un mari, d’un père, d’un employé, d’un fils. Mais d’un clochard. Même dans un foyer. Encore un qui est parti pour un autre endroit. Quand on est dans le système, disparaître est impossible. Pour quelqu’un qui est déjà en dehors du système, sa disparition ne pose pas de problème.

    Je me suis suicidé un beau jour d’été, après avoir été évacué de mon foyer pour une fuite de gaz. L’employé de bureau qui avait retrouvé mon corps n’aurait jamais du couper par ces ruelles s’il n’avait pas été très en retard à sa réunion ce matin là.

    Depuis je suis heureux, je fais à nouveau des choix, ai une femme exceptionnelle et un fils adorable. Mais je n’arrive toujours pas à regarder mon reflet dans une vitrine.

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