Fable d’Esprit Faible

    Le Grand se lève. Onze heures. Normal. Première pensée pour la machine à laver pour cause de tiroirs, d’armoires et de chaises vides. Seconde pensée pour la regarder. Ca le détendra. Il aime regarder le tambour tourner. Le flot d’eau mélangé aux vêtements qui tournent provoque une étrange sensation de bien-être chez Le Grand.

    Onze heures trente huit. Il serait temps de penser à décoller, le remords commence à poindre. Arriver tous les jours pour le départ du déjeuner n’est pas quelque chose qui le gène. Le regard des autres non plus car il n’y en a pas. Il n’y a même pas de remarques, pas un mot à son encontre. Et c’est cela qui le gène. Les pensées des autres, les mots non dits, les remarques inassouvies et aucune limite posée. Le Grand adore ça. Jouer avec les gens, avec leurs pauvres esprits pris dans les carcans rigides de leur éducation. Mais cela à son revers, Le Grand n’arrive plus à se limiter. Il est seul, seul depuis des années et plus son jeu réussi, plus il est seul, plus le fossé s’agrandit. Non ne croyez pas que Le Grand soit un sociopathe, non il est plutôt borderline mais encore du bon côté.

    La sonnette. Sursaut, instant rapide d’effroi puis retour à la raison dans la seconde. Peut-être un voisin, le facteur ou un colporteur. Il n’y en a pas souvent dans le HLM mais faut bien que ça arrive.

    La porte est frappée, la sonnette est sonnée à nouveau. Le colporteur ou intrus apparenté insiste. Le Grand n’aime pas que l’on dérange et n’aime pas déranger. Sûrement des séquelles de son éducation catholique. Le Grand en pyjama rayé gris sur gris lance un faible “J’arrive oui…” qui ne réduit ni la sonnette ni la porte au silence. Ce n’est donc pas un voisin, il connaîtrait les murs affables du HLM.

    Déverrouillage de la porte, aucun coup d’œil dans l’œilleton. La soudaineté sûrement.

    – Salut Le Grand.
    – Salut Le Grand.

    Rien. Sinon l’effroi qui revient au galop, qui parcoure l’échine, qui envahi le cerveau. La machine à laver, l’arrivée pour le déjeuner, les voisins, tout s’enfuit de sa tête pour ne laisser place qu’à la peur.

    – Alors ça va ?
    – Tu nous offres un café ?

    L’effort est surhumain surtout pour Le Grand. Pour une personne normale la situation serait difficile, pour Le Grand elle arrive aux limites de l’insurmontable.

    – Euh… oui, oui… Euh…

    Les deux invités surprises entrent donc dans l’appartement de Le Grand qui se recule à leur passage devant lui.

    – C’est sympa chez toi.
    – Bon on prend un café et on discute un peu.

    La tétanie arrive à son paroxysme, il faut que Le Grand se reprenne s’il ne veut pas tomber. Les autres le sentent et jouent de cela. Ils le connaissent bien Le Grand, enfin ils pensaient.

    – Je… je vais m’habiller… j’arrive…

    C’est la seule chose que Le Grand arrive à sortir pour botter en touche et reprendre ses esprits comme il le peut.

    – On t’attend.
    – Bah t’étais très mignon en pyjama de prisonnier.

    La remarque sarcastique de son invité touche au but. Le Grand part en tremblant.

    Retour de Le Grand au bout d’une minute, récupération de linge dans la bassine de sale et oubli du déodorant. Le Grand avait appris à s’en servir depuis le jour où un essai de conquête lui avait envoyé la remarque acerbe au visage. Mais là la situation n’a rien de la conquête amoureuse, plutôt de la guerre froide à haut niveau de tension. Malheureusement les abris sont loin et il pensait être dans un abri valable.

    – Bon tu sais pourquoi on est là ?
    – Tu sais qu’on sait tout maintenant.

    – Euh…

    – Tu sais qu’on a toutes les pièces du puzzle maintenant.
    – Et fait pas l’innocent, ça ne te va plus.

    – Euh…

    – Ecoute Le Grand, on a tous les témoignages, on veut savoir pourquoi.
    – On n’est pas là pour s’énerver, plus d’un an a passé, on veut juste savoir.

    Et là l’indicible devient réalité.

    – …je ne sais pas…

    – Comment ça tu ne sais pas ?

    – …je ne sais pas.

    Le Grand reprend son souffle, le flot de son esprit se canalise, se vide et s’éclaircit.

    – Je ne sais pas qui vous êtes.

    – Ecoute Le Grand on veut bien entendre beaucoup de choses, mais ne nous prend pas pour des idiots.
    – Arrête de fuir, on te l’a dit on ne te veux pas de mal, on veut comprendre.

    – Je vous jure je ne sais pas qui vous êtes. Je ressens des choses, de la peur oui à votre encontre, mais je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas qui vous êtes.

    Les deux invités surprises se regardent, ils échangent un regard d’interrogation mutuel. La réponse n’était pas prévue. Ils avaient imaginé beaucoup de tactiques pour mener la discussion et obtenir ce qu’ils voulaient, mais là l’imprévu n’avait même pas été pensé. L’un et l’autre connaissent Le Grand, enfin en partie dans son comportement, son profil. L’impasse devait être surmontée. Le regard finit de s’échanger, ils décidèrent d’un commun accord d’improviser sur thème imposé.

    – Bon écoute Le Grand, on va reprendre tranquillement. Tu étais des nôtres, tu étais avec nous, enfin on le croyait. On peut comprendre que la pression ait été trop forte, on a pas mal gambergé depuis l’année dernière. On s’est tous posé des questions sur ton comportement, sur ce qui t’as poussé à réagir comme tu l’as fait. Tu es parti après l’événement on nous assurant de ton soutien…
    – Si tu veux bien te souvenir, la dernière fois que l’on s’est vu tous les deux en mangeant un morceau dans un parc au soleil tu m’avais assuré que tu n’étais pour rien dans cette affaire, que la situation devenait très lourde depuis l’événement.

    – Alors oui on est là, on est venu te voir pour discuter pour enfin avoir la vérité, pour se quitter sur la vérité et peut-être plus se revoir. Mais au moins nous le ferons correctement, chacun pour dormir tranquille.
   – Que tu ne veuilles pas te souvenir de tout cela, je comprends bien, c’est bien pour cela qu’on est là, pour crever l’abcès pour tous et que tu puisses te souvenir sans avoir peur.

    Le discours jazz n’est pas trop mal au vu de la situation se dirent nos deux invités surprise. Il y a quelques chances de le rattraper, les perches étaient bien tendues et les situations assez désamorcées.

    Mais Le Grand insiste.

    – Je vous ai écouté attentivement, j’ai fouillé dans ma mémoire, mis en résonance chacun de vos mots, vos visages, vos expressions… mais rien, rien ne m’apparaît. La seule raison pour laquelle je continue à vous écouter et ne pas vous dire que vous vous êtes trompés de personne ce n’est même pas votre assurance, c’est ma peur qui est tellement réelle que je suis sûr que vous parlez bien de moi. Mais je ne me souviens de rien.

    Le Grand reprend son esprit mais il était vide comme un tambour qui attend un linge qui ne viendra jamais. Au moins il savait qu’il pouvait tourner, mais ne savait pas quand ni même s’il retournera un jour.

    – J’ai beau chercher, je ne me souviens pas. Je remonte dans mes souvenirs et je ne vois rien. L’année dernière ou avant, je ne vous vois pas, je n’arrive même pas à savoir ce que j’ai fait avant d’être ici. Je sais que je l’ai su, mais je ne sais plus quand, je l’ai oublié. Car je l’ai oublié à vous entendre, et je me raccroche à vos paroles pour m’en convaincre…

    Le deuxième invité l’interrompt sèchement. L’improvisation reprit sur le morceau du méchant flic.

    – T’as un bottin ? Les pages jaunes ou blanches, ou même les deux tiens.

    – Euh… oui je dois en avoir pourquoi ?

    Le premier invité tiqua, envoya un regard de côté très fugace pour que Le Grand ne le voit pas, à son acolyte. Il ne désapprouva pas l’improvisation, mais il se douta que le morceau allait aboutir à des notes interdites. Il ne rajouta rien. La situation aussi avait un goût de limites dépassées. L’interdit ne l’était peut-être plus, attendons voir.

    – Et bien va me les chercher.

    Le Grand pris au dépourvu de son explication s’exécuta, il ne comprenais pas, mais cela s’ajouta au flot de la matinée. Bien qu’il soit presque midi, le matin était pour lui encore là. Le Grand revint avec les annuaires et les tendit à son second invité.

    – Merci.

    Notre invité se leva de la table de la cuisine où ils étaient assis, pris délicatement les deux annuaires, les soupesèrent, en déposa un sur la table pour n’en garder qu’un en main. Il le manipula, le retourna, le soupesa à nouveau et donna un grand coup d’annuaire pages jaunes sur la table.

    Le Grand sursauta sur sa chaise, son cœur s’emballa, son esprit était toujours aussi vide et la peur l’alimentait à vitesse supérieure. Le premier invité ne bouga pas. Il désapprouva la méthode mais consentait.

    – Ecoute Le Grand, on s’est tapé cinq cents kilomètres pour venir discuter avec toi, pour avoir ta version. Pas pour écouter des conneries. J’ai l’esprit large, je veux bien entendre beaucoup de choses et même pardonner. Je pense que tu me connais la dessus, je ne suis pas un violent je préfère toujours la discussion et l’explication. Mais là tu arrives à mes limites et tu me fais passer du côté obscur. Alors je vais assumer mon côté obscur et ça va devenir dangereux pour toi. Je vais jouer le rôle du méchant flic, mais comme je suis pas flic je te laisse deviner comment ça peut finir.

    Il reprit sans laisser Le Grand répondre à la question implicite.

    – Alors là c’était les pages jaunes pour les professionnels. Maintenant je prends les pages blanches pour les particuliers et comme tu es un particulier cela t’ira beaucoup mieux, ça va te remettre les idées en place et faire remonter les souvenirs.

    Changeant d’annuaire, le soupesant et le montant en l’air…

    – Non arrête. On ne peut pas, ça n’en vaut pas la peine.
    – Ah oui tu crois, toute cette merde qu’on vit depuis plus d’un an, ce connard qui joue au con avec nous, bien sur que ça en vaut la peine.

    La situation est passée derrière les limites.

    Mais la frontière n’a pas été dépassée de beaucoup. Il est toujours temps de ne pas s’enfoncer plus loin qu’on ne pourra l’assumer. Les deux acolytes le savent, les informations, les possibles et les conséquences moulinent dans leurs cerveaux.

    Le Grand est blanc, tétanisé, bloqué. Il ne peut plus rien maîtriser, il a passé la main à son inconscient et se réfugie en ses mains. Il ne peut rien affronter, c’est trop dur.

    – Attends.
    – Quoi ?

    – Pourquoi… pourquoi on est là ?
    – Comment ça pourquoi on est là ? On est là pour… pour…

    Le porteur d’annuaire descend lourdement ses bras comme si les pages blanches avaient compté les quelques milliards d’adresses du monde entier. La tension redescend à vitesse vertigineuse pour laisser place à une zone d’inconnue totale. Les limites étaient dépassées et le point de non retour s’éloigne à la vitesse de descente de la tension.

    Ils remarquent que Le Grand s’est évanoui. Les laissant devant un corps inerte respirant à peine. Réflexe. Le pouls est là. Rassurées.

    – Il s’est évanoui.
    – Sûrement la tension de la situation.

    – Oui faut dire que tu commençais à me faire un peu peur aussi. J’étais sûr que t’allais le botaniser !
    – J’allais le faire.

    Silence.

    Les limites avaient été franchies en effet, nos invités le réalisent et un sentiment de malaise les prend doucâtrement.

    – Bon on fait quoi ?
    – Ben on le réveille. Il a du avoir assez peur pour être maintenant raisonnable et répondre à nos questions.

    – Mais quelles questions ?
    – A ton avis on est venu pour quoi ? Tu te souviens du réveil à cinq heures du mat’ et des cinq cent bornes ?!

    – Oui bien sur. Mais toi tu souviens pourquoi ?
    – Tu va pas t’y mettre aussi non ?!

    – Réponds.
    – Et tu joues à quoi là ?

    – Réponds. Pourquoi on est là. Vas-y cherche dans ton esprit et réponds moi. S’il te plaît.
    – Je ne sais pas si tu rigoles, mais ça me fait rire moyen.

    – S’il te plaît, réponds moi. Là c’est moi qui flippe et en même temps je suis apaisé. Pourquoi on est là ? Pourquoi tu voulais l’assommer avec les pages blanches ? Pour lui faire dire quoi ?
    – Ben… pour… pour…

    – Alors ?
    – Pour… Merde ! C’est quoi ce bordel ?! Il fait brûler quoi comme drogue dans son appart ?

    La vitesse décroît. L’atterrissage se fait en douceur au vu de la situation. Mais la destination n’est pas vraiment celle prévue et annoncée au décollage. La zone de turbulence a grandement modifié le plan de vol. Le territoire n’est même pas inconnu, il n’est sur aucune carte. Que faire en ce cas.

    – Je ne sais pas si on a respiré une drogue ou si des petits gris sont derrière la porte de la salle de bain pour le protéger, mais toujours est-il que je ne sais plus moi non plus et à priori toi aussi, pourquoi on est venu.
    – Mais c’est débile… comment on peut…

    – Ecoute qu’est ce que tu veux faire maintenant ? Regarde la situation : deux pauvres cons devant un troisième et aucun ne sait pourquoi on joue le bon et le mauvais flic autour d’un gars dans les pommes. Alors on fait quoi maintenant ? Tu veux me dire de façon rationnelle ce qu’on fait.
   – On rentre.

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