Nouvelles

    Ma chère Sœur,

    Après toutes ces années, il est grand temps de te donner de mes nouvelles. Le temps file plus qu’il ne passe, et je n’ai pas attrapé un de ces fils au cours de ce temps passé. Pas que je ne le voulais pas, mais plus que je n’en ai pas saisi le courage.

    Et aujourd’hui, je me trouve dans la question de comment te donner ces nouvelles, que sûrement tu n’attendais plus. Par où commencer ? Que te raconter ? Tout ? Mais cela serait si long. Mais je ne peux pas, ne pas tout te dire.

    Puis comment te dire, sans savoir toi ce que tu es, ce que tu as traversé. Pourquoi oserai-je t’envoyer tant en ne sachant rien de toi ? Comment ne pas heurter une expérience de ta vie, avec l’une des miennes ? Comment ne pas te blesser ?

    Mais, je crois que ce courage qui m’a manqué, était en fait gangrène de questions et de remords envers toi. Je t’ai abandonné sans un mot, et voilà qu’un jour l’âge et la vie faisant, je me prends à faire fi de tout. Comme si j’en avais le droit.

    Quel droit ai-je à t’écrire au bout de ces années ?

    Aucun.

    Mais si je n’en ai le droit, je peux avouer une chose. Cet âge et cette vie me permettent de me voir enfin, moi envers moi-même. Et lorsque je regarde ce tableau de vie âgée, je comprends quels ont été mes traits de pinceaux.

    Le tableau n’est ni beau, ni laid. Il est celui que j’ai peint, avec ses couleurs et ses ombres. Il ne reste plus beaucoup de blanc d’ailleurs sur la toile. Comme si j’avais voulu tout remplir, ou presque.

    Je vois beaucoup le contraste des ombres ces derniers jours. Il résonne comme un couperet du coup de pinceau fait, mais non maîtrisé. Ce ne sont pas des tâches, mais plus des endroits que l’œil n’aime pas voir au milieu de ces couleurs.

    Tu étais le blanc sur le tableau, et il n’en reste qu’une toute petite partie. J’ai préféré peindre de la couleur et obscurcir certains lieux. L’observateur pourrait y voir des erreurs ou des volontés artistiques. Mais il n’en est rien.

    L’art est comme la vie, il se fait sans qu’on ne veille vraiment créer une œuvre. Mais quand je vois ces maigres et rares tâches de blanc, je pense à toi. Toi qui était là dans ma vie, et qui ne l’est plus, car j’ai rempli ma vie avec d’autres choses.

    Alors je ne peux qu’avouer comment j’ai peint. J’ai peint sans savoir et sans vivre. J’ai peint pour occuper ce blanc immense, pour l’effacer. Mais je n’ai pas réussi à le faire totalement. Pourquoi donc ?

    La réponse est si simple, que sur ce tableau, je ne peux la dire. Cela serait comme une excuse à posteriori, comme une façon facile de donner un sens au tableau. Mais pourtant c’est bien cela.

    Je t’aime et tu me manques.

    Je ne peux le dire autrement, et le dire ne peut effacer le tableau pour le faire redevenir blanc. J’ai peint à l’huile, cette matière riche et dense qui rend vivant une toile. Mais aussi, elle la rend solide, presque indélébile.

    Si je reviens à mon observateur, lisant les mots de l’artiste, il se dirait que c’est une œuvre expiatoire, et qu’il ne manque que de l’appeler : le Grand Pardon.

    Oui, je suis devenue autre, plus crue avec moi la première au fil de ces tresses de temps et de couleurs. Les ombres m’aident à cette tâche. Mais, ce qu’il faut que je te dise, c’est que ma lettre n’est pas un pardon.

    Je ne peux mélanger le peintre avec l’écrivain. Certains rares artistes ont eu ce talent que de naviguer et de voguer à travers plusieurs arts. Je ne suis pas de ceux-là. Je ne suis que moi qui sait ce qu’elle a fait et ce qu’elle n’a pas fait.

    Je prends prétexte d’une ébauche de peinture pour te parler, car je ne sais faire autrement. Je ferai une piètre artiste en toute sincérité. Mais, je suis celle-ci. Pas piètre, mais pas artiste.

    Alors, si je ne dis mots et si je peins aussi maladroitement, pourquoi cette lettre de nouvelles ?

    Parce-que je ne suis justement que celle-ci, qui ne sait comment faire depuis des longs mois, semaines et jours pour te parler, pour espérer te faire revenir dans ma vie. Je sais que le blanc ne reviendra pas, c’est impossible. Même en grattant cette fichue huile séchée, la toile sera pour toujours imprégnée de traces.

    Je ne vais mourir de suite encore, je sais que le temps n’est pas venu. Mais il est tard dans cette vie, et le blanc il en reste peu. Mais il en reste.

    Alors la non artiste que je suis, n’a pas envie de remplir ce blanc. Elle veut laisser la toile comme cela. Elle souhaite de tout son cœur arrêter de peindre maladroitement et enfin écrire sincèrement.

    Si tu me réponds à cette lettre, je serai la plus heureuse des femmes.

    Et ne l’espère pas, car je ne veux pas te l’imposer. Je ne t’écris pas une bouteille à la mer non plus, car j’ai retrouvé ton adresse d’aujourd’hui et je sais que tu recevras cette lettre.

    Alors je vais te laisser avec mes mots, ceux de celle que tu n’as plus connu. Mais avec l’envie si forte de te retrouver, si cela est encore possible entre nous.

    J’ose te dire que je t’embrasse et que je t’aime ma Sœur.

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